mardi 23 juillet 2024

 


Après la dissolution : les cocus de la gauche et l’allégeance à Macron (5)

Et maintenant que vais-je faire

De tout ce temps que sera ma vie

De tous ces gens qui m’indiffèrent

Maintenant que tu es partie

Ce premier couplet de la chanson de Gilbert Bécaud illustre bien la situation dans laquelle se trouvent les citoyens (nes)-électeurs (trices) français (es) au lendemain de cette élection législative ubuesque. La raison et la cohérence politiques ne sont pas au rendez-vous.

Qui est parti : la république, la démocratie, le bon sens politique, la raison et la cohérence politiques ? Au bout, reste des citoyens et des citoyennes qui se sentent pour certains déconcertés, pour d’autres trahis, et pour un nombre conséquent d’entre eux se sentent abandonnés par la République. Tous sont stupéfaits et abasourdis devant le spectacle lamentable que donnent les députés de tous bords que ce soit ici pour se mettre d’accord sur un candidat potentiel à présenter au président de la République pour tenir Matignon, qu’il s’agisse là des unions de circonstance qui frisent la compromission intellectuelle pour choisir le président de l’Assemblée nationale ou pour empêcher le Rassemblement National d’obtenir une fonction administrative au sein de l’Assemblée nationale alors que « l’extrême droite » représente un peu plus de onze millions d’électeurs soit le quart[1] des électeurs de ce pays[2], plus précisément le RN recueille à lui seul un tiers de votes exprimés.

Sur les deux premiers points il n’y a pas lieu de s’alarmer outre mesure car ce sont là des manœuvres habituelles du monde politique où il faut bien s’acoquiner comme on le peut pour s’assurer de pouvoir défendre correctement son programme. Mais comme le fait remarquer Jean-Marie Denquin[3] dans une interview publiée par Mediapart « la logique de la IVe République a été reconstituée à l’intérieur de la cinquième. » Il montre bien l’élection législative n’ayant pas permis de dégager une vraie majorité les électeurs‑citoyens perdent la main sur le choix des gouvernants au profit des députés. Sans majorité absolue pour soutenir le président de la République, le régime est devenu un régime totalement parlementaire où ce sont bien les parlementaires qui choisissent les gouvernants. Le cas de figure qui se présente aujourd’hui donne une Chambre divisée en trois tiers inégaux auxquels s’ajoutent quelques groupuscules comme LIOT et le résidu de LR. Quand il n’y a pas un groupe leader, l’organisation d’une assemblée se fait autour de la coalition des groupes les plus au centre. Donc l’élection de Madame Yaël Braun-Pivet n’est pas pour les analystes une surprise. Il n’en demeure pas moins que ce choix, outre qu’il orientera le travail de l’Assemblée nationale (et nous en avons eu un aperçu durant ces deux dernières années), laisse insatisfaits et déçus un nombre considérable d’électeurs. D’autant plus que le choix des titulaires pour les autres fonctions à l’Assemblée nationale a relevé d’un processus tout à fait identique. Mais, c’est là le jeu tout à fait normal dans ce type d’organisation ; nous en avions seulement perdu l’habitude car depuis 1958 et l’avènement de la Ve République il y a toujours eu un groupe majoritaire à l’Assemblée nationale ce qui évitait tous les débats au relent de magouilles auxquels nous avons assisté.

 Le spectacle le plus triste qui nous a été donné de voir durant ces deux jours n’est pas tant ce que je viens de décrire que l’attitude vulgaire, impolie et humiliante des députés de gauche qui refusaient de serrer la main ou simplement de saluer l’assesseur au moment de déposer leur bulletin dans l’urne au seul prétexte que celui-ci appartenait au RN. Non seulement l’impolitesse s’adresse à l’assesseur, elle touche aussi à travers lui l’ensemble des électeurs qui ont voté pour le RN. Plutôt que ce cirque grotesque les députés de gauche, mais les macronistes et ceux de droite aussi, devraient s’interroger sur ce qu’ils n’ont pas fait qui a entraîné onze millions d’électeurs à voter pour le RN dont les députés élus l’ont été démocratiquement.

On ne peut pas construire une politique pour le bien commun d’une société simplement sur la base du dénigrement de l’AUTRE. Certes cette façon de procéder correspond à un des stratagèmes décrits par Schopenhauer dans « L’art d’avoir raison » : s’en prendre à l’adversaire plutôt qu’au sujet de la discussion ; ce qui vaut pour un débat sur un temps court ne peut pas conduire sur un temps long à une stratégie constructive. La gauche a donné là un spectacle déplorable et pitoyable. Peut-on se contenter de slogans comme celui-ci « Cet après-midi, les @socialistesAN s’opposeront à ce que des députés d’extrême-droite représentent notre institution en siégeant à son bureau ! » ?

Cette attitude est tout à fait dans la ligne de la conduite de gauche au moment du deuxième tour de l’élection législative. Se désister aussi massivement qu’elle l’a fait au seul prétexte que le diable RN ne devait gagner aucun poste, non seulement relevait d’une stratégie mortifère mais constituait, dans la mesure où elle faisait un pont d’or aux macronistes, à la fois une trahison de « l’idéal de gauche » ainsi qu’une trahison de ses électeurs. La gauche a cocufié ses électeurs en se jetant dans les bras de la macronie.

Adrien Mathoux, rédacteur en chef politique à Marianne, rappelle : « Il y a 66 ans, le général de Gaulle sifflait la fin du parlementarisme à la française, en faisant approuver par référendum le passage à la Ve République : terminé, le « régime des partis », l'Assemblée triomphante et les petites combines d'appareil. Place au face-à-face entre le peuple et ses représentants, à la démocratie plébiscitaire et à la prééminence de l'exécutif. » Aujourd’hui, non seulement le parlementarisme refait surface avec ses habits les plus laids, mais avec lui, alors que Macron avait promis que nous sortirions du régime des partis, les partis sont revenus en force avec l’aveuglement dû aux idéologies et à la dose de soumission de leurs adhérents qui vont voter avec le petit doigt sur la couture du pantalon, sans plus de réflexion. Heureux les électeurs de gauche qui finalement n’ont été trahis que par eux-mêmes en obéissant à la ligne directrice du parti suivant laquelle la seule solution aux maux de la société serait d’empêcher le RN d’arriver au pouvoir. La gauche hurle au déni de démocratie alors qu’elle a tout fait pour que revienne cette forme de parlementarisme qui effectivement laisse peu de place à un gouvernement du peuple par le peuple ; cela ne fera que rajouter et aggraver « la crise de la représentation » qui exprime bien que le peuple ne se sent plus représenté par les députés. Bien sûr, il faudrait faire une analyse fine de chaque catégorie de la société car il est évident que dans le bazar actuel certains trouvent leur compte. Ce sont les plus vulnérables qui sont les plus malmenés et qui se sentent délaissés. Ne nous étonnons pas si dans les mois ou les semaines qui viennent resurgissait un mouvement de type « Gilets Jaunes ».

La gauche en acceptant autant de désistements au deuxième tour de l’élection législative a fait montre d’allégeance totale à Emmanuel Macron, et le parti socialiste en proposant Madame Laurence Tubiana comme possible Premier ministre alors que sa proximité avec Emmanuel Macron est de notoriété publique met un point d’orgue au processus d’allégeance. Ne nous étonnons pas que cette situation montre à quel point le parti socialiste est en quête à la fois de la notoriété qu’il a perdue et de postes ministériels. Que reste-t-il de ce parti qui a complètement trahi ses électeurs durant le quinquennat de François Hollande[4], qui n’a de socialiste que son nom, et qui supporte que se présente aux élections sous sa bannière celui à qui les Français ont adressé un vigoureux désaveu en 2016, l’empêchant de se présenter à sa propre succession.

 

La démocratie n’est pas morte (pas encore) parce qu’elle est un processus de construction de la société et que ce sont les citoyens qui la font vivre ; tant qu’ils iront voter elle vivra au risque et au rythme des « erreurs » qui peuvent commettre. Qu’ils s’aperçoivent de l’ampleur de l’erreur qu’ils ont commise en écoutant les directives des partis de gauche à cette élection législative, qu’ils mesurent la portée de la trahison dont ils sont victimes (autant qu’acteurs) et, aux prochaines élections, leur vote pourrait bien aller vers l’extrême qu’il soit de droite ou de gauche. À moins, qu’ils ne préfèrent l’insurrection ou la révolution.

 

 

[1] 43 328 508 personnes sont inscrites sur les listes électorales, le quart est égal à 10 832 127. Le nombre de votants s’est établi à 28 867 759 et le nombre de suffrages exprimés est 27 279 713.

[2] Les chiffres donnés par le ministère de l’Intérieur donnent 27 279 713 votes exprimés soit 63% des inscrits sur les listes électorales (66% de votants ; que fait-on des 3% qui ont voté blanc ou nul ?) Là, le RN obtient 32% des suffrages soit 8 744 080 votes, l’Union de la Gauche est 9 points au-dessous avec 23,14% des exprimés, et Ensemble n’atteint que 20%.

[4] Un processus commencé sous l’ère François Mitterrand.

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