mercredi 24 août 2022

Sacré Coco: méditation sur la relation entre artistes, intellectuels et classe ouvrière… et leur parti “gentrifié”

 


 

Le 15 aout 2011, un grand chanteur Leprest, se suicidait à Antraigue dans le village de son ami Ferrat, il était communiste et je vous conseille d’aller sur la page Wikipedia qui lui est consacré et vous retrouverez l’esprit d’un temps où le parti communiste représentait cette “alliance” entre intellectuels et créateurs. En entendant écoutez-le et lisez cette manière dont notre pays, la France dans toutes ses composantes a été privé à la fois de son potentiel révolutionnaire et d’unité, le laissant la proie de violences, de divisions et de mépris.

illustration de Françoise la Rouge qui nous interroge: sommes-nous simplement devenus une sorte de brocante qui recueille les vestiges du passé ou comme elle ne cesse d’un regard acéré de le révéler, y a-t-il dans ces restes un monde enchanté qui invente le passé pour mieux rendre l’avenir plein de vie et de joie…

Le parti communiste que nous avons connu c’est celui qui foisonnait d’artistes et d’intellectuels qui trouvaient dans la sève ouvrière de quoi nourrir leur talent et même parfois leur génie. Ils arrivaient à ce qui parait impossible aujourd’hui former des groupes unis et assurant la promotion de jeunes talents. Tout ce monde se retrouvait à la fête de l’Humanité et plongeait ses racines dans l’inventivité truculente populaire que décrit Alain Girard en nous parlant de femmes communistes, de recettes de haricots (il faudra que je vous décrive mon plat de haricots frais avec “l’araignée” de porc (un morceau exquis).

Je voudrais vous faire comprendre deux choses, ce parti nous a été volé par une bande de bobos conformistes, petits bourgeois. Il a été volé à la classe ouvrière, aux couches populaires mais aussi aux intellectuels et créateurs qui se sont nourris de cette sève. Même si l’on isole le fait qu’incontestablement certains “dirigeants” sont des vendus et que beaucoup ont trouvé leur intérêt dans cette mutation, le gros de la troupe se conduit comme dans le cas de la gentrification des quartiers populaires : ce sont des gens qui n’ont pas de gros moyens et qui vont acheter dans les quartiers les plus défavorisés. Ils disent sincèrement aimer cette cohabitation souvent “ethnique” avec les couches populaires, ils aiment la mixité en subissent les avantages et les inconvénients, mais en fait ils ne sont que l’avant-garde du mouvement de déprolétarisation, ils livrent la ville aux bourgeois de plus en plus invivables. Le parti a subi et continue comme nos villes à subir ce phénomène de gentrification et d’exclusion de fait des couches populaires. Peu à peu ils ne savent même plus comment communiquer.

Mais ces gens-là souvent bourrés de talents et de bons sentiments ne savent plus innover et regarder ce monde de la créativité et de la transgression populaire qui est celui de la rupture avec l’ordre bourgeois, on demande à ces gens-là de l’illustrer, de le vendre et on espère faire de toute cette capacité créative, de l’ingénieur au graphiste une marchandise à bon marché, celle de l’auto-exploitation et d’un épuisement digne de celle imposée à l’OS. Oserai-je vous avouer que ces gens toujours à la recherche d’une position morale pour justifier leur monstrueux égoïsme et qui n’aiment parfois le peuple que quand il confirme leur propre vertu de tolérance à la manière de la case de l’oncle Tom sont quelquefois insupportables et très ennuyeux. Les verts atteignent des sommets indépassables dans le genre… mais il est rare que les autres échappent à cette malédiction. Imaginer que ces gens-là peuvent engendrer autre chose que le pire des académismes me paraît ne pas comprendre ce qui est réellement créatif. La transgression, l’invention d’un espace et d’un temps qui dise formellement le nouveau, le dépassement, l’abolition et la conservation comme a su le faire Picasso, cette cordée héroïque née avec Cézanne et qui a révélé passé et avenir dans sa rupture, n’est pas de l’ordre du touche pipi dans les limites de l’autocensure du politiquement correct.

C’est mal comprendre ce qu’est l’art et la richesse d’une civilisation, et pour moi le nœud de l’affaire réside dans cette trivialité, cette brutalité populaire assumée (ce que Kontchalovsky a si bien décrit dans son Michel Ange et il s’agit d’une source vitale matérialiste dans laquelle Aragon et tant d’autres puisaient).

Je vais faire un détour que certains ne suivront pas en me demandant si pour comprendre cette transmutation de l’art et de la civilisation humaine n’est pas illustré par le messianisme juif qui n’est pas lui-même sans relation avec l’idéalisme russe, cubain et tous ces peuples qui ont fait la révolution, une révolution de masse et de classe avec l’alliance entre le savoir, les arts, la nation, l’internationalisme, un facteur d’unité qui matérialiste intègre transcendance et transgression. Une des questions de l’idéalisme religieux est la manière dont intervient la correspondance entre le divin et l’humain et le sens de la prière. Ce que l’on retrouve chez Spinoza quand il affirme que la connaissance est le seule prière ou que la joie vient de l’harmonie ainsi retrouvée par une conaissance qui se plie à la nature. Il ne s’agit plus d’exiger mais de se conformer à l’ordre de l’univers et la relation entre ces rites qui sont autre chose que la prière, dans laquelle il ne s’agit pas de convoquer l’esprit pour qu’il réalise votre demande, il s’agit par le rite d’assumer une partie du divin de la totalité de la création et de s’y identifier. Un kabbaliste, Ezra de Gérone, a expliqué comment se réalisait “l’accomplissement” du commandement. C’est plus proche du chamanisme que de la prière telle que l’église la conçoit et on voit bien le lien entre ce mode d’accès à la création, l’univers, la nature et la nature humaine chez des gens comme Lukacs, Bloch, et même des marxistes comme Marx lui-même. Ce rabbin EZRA affirme qu’il faut savoir passer d’un ordre très complexe de la pensée rabbinique à l’audace d’affirmations vulgaires dirions-nous. Cette transcription d’une terminologie savante dans un vocabulaire plus populaire n’est pas gratuite. Elle vise à provoquer un choc -dit-il-, à lui faire violence afin que se révèlent à lui “de façon foudroyante” la force de la doctrine théurgique de la Kabbale. Au risque de heurter ses convictions de le scandaliser.

Marx ne dit pas autre chose et insiste sur la nécessité d’une polémique qui irait jusqu’à la grossièreté et ferait tomber les masques de la charité petite-bourgeoise. Il y a une violence créative à assumer celle qui poussait le bandit qu’était le Caravage à chercher ses modèles de tableaux religieux dans les bas-fonds. Il y a cette pétrification de Michel Ange devant cet immense morceau de marbre, qu’une troupe d’ouvriers prêts à mourir par défi pour l’arracher à la montagne sont les seuls avec lui à en savoir le prix réel, et le pouvoir de lui arracher forme de titan. Il y cette espérance de siècles accumulés de labeur et de gestes sans lesquels rien n’aurait existé dans lequel Walter Benjamin voit l’ange de l’histoire qui avance à reculons en prenant à pleine brassée les espérances non réalisées. Tout cela a besoin pour ne pas rester de l’ordre du rêve de s’incarner : “la vérité du pudding c’est qu’on le mange”…

C’est ça le panier de la ménagère, la cuisine comme l’opéra ne vaut pas plus de quatre sous… Le temps où Yves saint Laurent ne défilait pas avec des stocks de climatiseurs et des piscines artificielles dans le désert pour une bande de snobs très cons, mais trouvait son public à la fête de l’Humanité.

Cela comme l’a esquissé Gramsci était la force du parti communiste français tels que nous l’avons connu et qui réalisait cette transmutation, cette pierre philosophale du mouvement historique, celui qui effectivement change l’ordre des choses existantes parce qu’il est facteur de rupture et d’unité et dont la société française est désormais orpheline. Après cette désindustrialisation, cette gentrification des couches moyennes qui se sont emparées non seulement de la gauche mais du centre même du mouvement la rencontre entre une avant-garde politique mais aussi intellectuelle et artistique et la classe ouvrière pour déposséder cette dernière.

Nous sommes désormais, selon le mot de Blaise Pascal, nostalgique de notre enfance, nous sommes des souverains dépossédés de cette part de transcendance qui accompagne les révolutions.

A l’ouvrière du textile roubaisien, Valentine DEBAES

Mais écoutons Alain Girard qui souvent si bien dire cette dépossession, cette amputation… et qui rebondit sur mes recettes, sur le panier de la ménagère…

Ah les ménagères et l’Agit prop…. Les tracts jetés à la volée et la mort possible au bout de la chose… Cette pratique qui mettra les files de femmes en réaction face à l’occupant nazi et aux collabos devant une quasi famine, souvent ignorée d’ailleurs.

Alors ici un souvenir, celui d’une ouvrière du textile roubaisien, Valentine Debaes.
C’est une femme immense que j’ai rencontré en devenant membre du PCF à Roubaix.

J’ai eu pour dirigeants de cellule Valentine mais aussi Marcel, tous deux issus des FTPF, dur de trahir après ça… Au fait la cellule est à prendre au bon sens, lieu de vie et de développement, ça vit, ça meurt une cellule et ça se reproduit.

Ceci dit, Valentine, d’une élégance rare avait pour pêché mignon de boire son petit canon de blanc au siège du parti, la Prolé, qui fut avant une boulangerie communiste, si si…

Alors Valentine avait comme nombre cette habitude de vendre Liberté au porte à porte, on en a vendu une cinquantaine un dimanche, on avait du déshabiller une autre cellule de son stock pour cela, elle avait ses 70 ans bien tapés.

Une autre coutume, celle des Ducasses à Pierrot, traduisez, banquets du parti dans le cadre des remises de cartes.
C’est le Nord, alors c’est la bière et parfois du vin mais la bière… C’est aussi en moins visible, un coup de genièvre, de Loos, il y en a du Pas de Calais mais eux… Comme une rivalité, une animosité politique entretenue par une direction fédérale …

La Ducasse à Pierrot, quelle vacherie pour les JC qui tournent partout pour recueillir les adhésions, imaginez, saucisses haricote en plat principal, le samedi suivant haricots saucisses et tenez-vous bien des fois samedi et dimanche.

Cela se couplait avec , naturellement, le discours du dirigeant, celui du JC qui avait le moins abusé du genièvre et soirée dansante.

Jusque là tout allait bien mais les haricots, quels ravages parfois.

Donc Valentine était de tous les coups mais sans doute pour revenir à ces femmes qui avaient osé affronter le pire, il y eu un évènement souvent passé sous silence;

Le conseil municipal de Roubaix se met en place, le maire pressenti, Victor Provo, est un SFIO d’un anti-communisme bon teint, il l’a prouvé de plus sordide des manières.

La SFIO c’est le parti de Jean Lebas, l’ancien maire SFIO, mort en déportation et qui aurait dit avant de périr qu’il regrettait la non intervention en Espagne, pas de preuve de ses mots, les témoins ne seront jamais mis en avant.

Alors notre Valentine, élue conseillère municipale monte à nouveau au front, elle accuse le Victor Provo de collaboration, lui qui a été mis en place par les autorités d’occupation nazies, lui qui a succédé à deux autres maires SFIO dans le même contexte.

Elle affronte cet ennemi et non adversaire et exige son départ et c’est elle qui se verra déchue de son mandat me dira t’elle, rien ne subsiste de ce moment, mais elle était une FTPF, le mensonge pas sa tasse de thé, nombre en ont fait les frais.

Tout cela pour vous dire que les saucisses haricots n’étaient quand même rien quand on est confrontés à une telle dame, une ouvrière, du textile, une militante.

Rarement je remets ce plat à table et certes amélioré et n’en doutez pas les Ducasses à Pierrot, celles et ceux qui gravitez autour de ces tables, et qui ont tant et tout donné à leur classe, à leur parti de classe, ne compteront jamais pour des haricots, ils ont forgé l’acier.

Valentine, sa silhouette fine, son élégance, son parler ch’ti, son, notre parti communiste, son petit coup de blanc, le dimanche midi sur le zinc de la Prolé.

C’est gravé, là.

 

 Note de Pedrito

Putain, que çà fait du bien, de lire un machin comme çà, des hommages à de vrais cocos, de vrais communistes, pas des cocos lights, décolorés au moindre contact avec des politiciens rose pâle, qui ne seront jamais au service exclusif ni même occasionnel du peuple des humbles. Roubaix, où j'ai été nommé le 21 septembre 1958, postier à la Filature des 3 SUISSES. J'ai connu Marie Claire, Jocelyne, Yvette....Roubaix que j'ai tant aimée.

J'aurais tant voulu connaître Valentine. Mais le virus coco, çà m'est venu un peu plus tard. En 65....Dommage! Et quand FERRAT est mort, j'ai tant pleuré que je n'ai pas vu partir LEPREST. Un autre grand, pourtant....Impardonnable !

mardi 23 août 2022

 

Titre relevé sur le blog "COURRIER INTERNATIONAL":

Énergie.

"Face au chantage gazier de Poutine, la Norvège ferait bien d’aider l’Europe."

Mais pourquoi ce blog se garde-t-il de publier une rubrique au moins tout aussi  pertinente pour que les yeux s'ouvrent enfin sur la nature véritable du chef d'état ukrainien ?

"Face au chantage guerrier de ZELENSKI, le comédien corrompu  manipulé par les USA qui ne craint pas de provoquer un conflit mondial nucléaire- ce n'est plus un mystère, hormis pour les chiens de garde au service des milliardaires des groupes de presse, payés pour mentir, qui le qualifient de héros, d'apôtre du monde libre - l'Europe ferait bien d'entamer rapidement une prudente marche arrière!"

Et ceux qui se disent de gauche, en France, et ailleurs, et donc partisans de la PAIX, devraient vite se mobiliser pour faire pression sur elle.

LA QUESTION DU JOUR....

 

....extraite de l'article article publié sur PCF littoral:

"Combien de temps Biden de plus en plus impopulaire chez lui  et confronté à des frictions avec la Chine à propos de Taiwan portera-t-il de plus en plus seul   la guerre en Ukraine?"

Publié par El Diablo

«Du jamais-vu» : Macron minoritaire dans toutes les catégories de population, selon un sondage IFOP.

Dans toutes les catégories de population, le jugement positif du bilan de Macron est devenu minoritaire, selon un récent sondage. Avec en point noir son bilan en matière de sécurité, jugé négativement par 75% des Français.

Si la cote de popularité d'Emmanuel Macron est quasiment stable par rapport à juillet, avec une baisse de 1 point (37%) du «total satisfaits» et une hausse de 1 point (63%) du «total mécontents», «pour la première fois depuis le début de la crise sanitaire, le chef de l’Etat est minoritaire dans toutes les catégories de la population», écrit le Journal du Dimanche (JDD) ce 21 août, s'appuyant sur un sondage Ifop.

«C'est du jamais-vu pour un président réélu», souligne dans les colonnes du journal le directeur général du département opinion de l'Ifop, Frédéric Dabi. Depuis le mois de mai, après sa réélection, le chef de l’État a perdu 4 points de satisfaction.

Dans le détail, les Français jugent particulièrement négatif le bilan d’Emmanuel Macron en matière de sécurité, les trois-quarts des sondés se disant insatisfaits. «En 2018, 41% des Français jugent positif le bilan sécurité d’Emmanuel Macron. En 2022, ils sont 31% avant la campagne présidentielle. Ce mois d’août, on descend à 25%. C’est un score plancher!», soutient Frédéric Dabi dans un second article du JDD.

Les Français ne voient du positif dans le bilan d'Emmanuel Macron qu’en matière de terrorisme. Sur la lutte contre les rodéos urbains (21%), la délinquance et la criminalité (25%), le maintien de l’ordre au quotidien (30%), seule une minorité des Français approuvent le chef de l’Etat. «La sécurité reste un sujet talon d’Achille pour le président et le gouvernement», conclut Frédéric Dabi.

L'enquête a été menée auprès d'un échantillon de 986 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas, avec une marge d'erreur comprise entre 1,4 et 3,1 points, précise le JDD.

Vu sur l’application RT News

 

 

Qui sont, et où sont les prolétaires en 2022?

23 Août 2022 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #classe ouvrière, #Qu'est-ce que la "gauche", #Economie, #Théorie immédiate, #Mille raisons de regretter l'URSS

Qui sont, et où sont les prolétaires en 2022?

 

En relisant les textes originaux publié sur Réveil Communiste, on constate que leur cohérence repose presque intégralement sur le fait qu’ils entendent exprimer l’intérêt et les revendications fondamentales du prolétariat.

Or le prolétariat est rendu invisible dans notre société par plusieurs facteurs, concordants, qui le dissimulent presque au point de le faire disparaître de la conscience commune. Ainsi un lecteur sous l’influence de la pensée dominante aura l’impression que les analyses de RC sont sans objet réel. Sauf s’il fait lui-même partie du prolétariat, mais il ne faut pas se faire trop d’illusion à ce sujet : les ouvriers d’aujourd’hui ne sont pas, ou plus, des lecteurs de textes militants marxistes.

Le but de ces réflexions est d’ailleurs de proposer des idées pour y remédier, sachant que l’organisation prolétarienne type de notre pays, le PCF, n’accomplit plus son rôle historique d’éducation populaire, et qu'il a même tourné le dos aux ouvriers (au congrès de 2006, le premier auquel j’ai participé, dans la très longue « base commune » laborieusement rédigée soumise aux délégués, le mot « ouvrier » n’apparaissait qu’une seule fois, dans l’expression « vote FN ouvrier »!).

D’une manière générale, le prolétariat et les prolétaires disparaissent du langage des forces progressistes, « anticapitalistes » ou supposées telles.

C’est le cas des théories gauchistes de l’unité de tout le peuple contre le 1 % des plus riches. Que le 1 % prend beaucoup ses aises, ça ne fait pas de doute, mais il n'en reste pas moins qu'il est défendu et rembourré par une couche nombreuse d’une nouvelle moyenne bourgeoisie adhérant à l’idéologie dominante pour laquelle nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, qui selon le critère choisi pour la définir va regrouper entre 20 et 40 % de la population dans notre pays , qui s'étale pour occuper de vastes espaces géographiques et qui surtout représente une part nettement plus importante du corps électoral actif (moins dans les pays émergents mais quantité non négligeable non plus comme le montrent les hauts et les bas électoraux de la gauche latino-américaine anti-impérialiste depuis une dizaine d'année), et ce n'est pas rien. Une couche sociale à l’abri du besoin qui s’imagine comme un modèle d'éthique et de civilisation, qu’il faudra mettre à contribution dans tout programme de changement social, et qui ne va pas être d’accord .

Le critère géographique qui place 60 % des Français dans la périphérie et le restant dans les « centres » (où se trouvent aussi les « cités » c’est à dire les ghettos, dont il faut alors décompter les habitants, environ 10 % de la population française), donne une idée où il faut chercher les prolétaires si on veut vraiment les rencontrer. Les habitants ne sont pas tous prolétaires dans la périphérie mais leur proportion est nettement plus importante dans cette zone, où il n’y a pratiquement plus de municipalité PCF (sauf dans le nord de la France).

De même le salaire net médian qui est de 1750 euros, ce qui signifie que 40 % des Français (sur 80 % de salariés) gagnent moins que cela, peut nous éclairer la lanterne quant à savoir qui chercher. Ceux qui perçoivent un faible salaire n’étant pas tous des prolétaires, car ils peuvent relever du budget global d’une famille de la bourgeoisie, et ils servent alors d’appoint. Et ceux qui perçoivent jusqu’au double ou triple de ce montant peuvent par contre faire partie des salariés les plus exploités, notamment dans le secteur des nouvelles technologies. Il y a aussi un nombre important d’indépendants artificiellement créés, par exemple par l’ubérisation, qui forment un nouveau prolétariat informel, extrêmement précaire et mal rémunéré, sur le modèle prévalant dans le Tiers Monde.

Ceux qui appartiennent à la CSP « ouvrier », totalisant autour de 20 % des actifs, sont délibérément minimisés par les statistiques : une bonne partie des employés, des professions intermédiaires et même de plus plus en plus de cadres sont en fait des travailleurs exploités. La forte proportion de cadres parmi les militants syndicaux signifie simplement que les cadres et techniciens actuels sont équivalents à l’ouvrier qualifié de la période fordiste qui représentait déjà la majorité des syndiqués ; les salariés qui se sont suicidés à France Télécom après la privatisation étaient, pour la plupart, des cadres.

Les travailleurs hors de France et hors de l’Occident en général sont particulièrement exploités et les nombreux emplois improductifs -  ou peu productifs - qu’il y a chez nous recyclent la plus-value produite et extorquée dans le Sud. Mais cela ne change pas grand-chose à la base de l’analyse. Pour un prolétaire, ça ne change pas grand-chose d’être exploité pour une activité de production matérielle ou pour une activité de service. Une politique socialiste appliquée en France devrait de toute manière réorganiser fondamentalement l'économie et rapatrier la production industrielle, et une partie des travailleurs des services seraient alors réaffectés à l’industrie ou à l’agriculture, où ils seraient sans doute bien  mieux payés.

Aujourd’hui, il est rarissime qu’un prolétaire revendique explicitement son identité à partir de sa position dans la lutte des classes, du coté des exploités, ou à partir de son mode de vie de « travailleur », ce qui ne signifie pas que la conscience de l’être ait disparu, mais que cet être n’est pas valorisant dans un monde où l’image narcissique est une valeur fondamentale, et que les prolétaires actuels sont plus isolés que leurs prédécesseurs et probablement moins solidaires entre-eux. Ou bien qu’ils recherchent cette solidarité dans la communauté culturelle, réelle ou imaginaire, dont ils relèvent et non plus dans la classe à laquelle ils appartiennent.

Il est probable qu’il faut une transition psychologique profondément vécue, et du coup assez longue entre les études secondaires et supérieures sans substance qui sont maintenant le lot généralisé à quasi toute la classe d’âge, et l’installation définitive dans la vie sociale pour la prise de conscience à l’appartenance à la classe exploitée, et plus encore pour l'apparition de la réaction d'orgueil des damnés de la terre qui faisait dire aux communards "c'est la canaille ? et bien, j'en suis"!

Les prolétaires veulent et peinent à obtenir, leur logement, leur emploi, et un conjoint stable, bref une sécurité dans l'existence, c’est à dire tout ce qui est considéré dans le discours culturel dominant de classe moyenne comme acquis, commun, et parfaitement méprisable.

Cette conscience prolétarienne embarrassante reste donc en sommeil tant qu'il n'y a pas d'usage concret pour elle, tant que ne réapparaissent pas les conditions de la lutte qui soudent la fraternité du collectif ; or la lutte prolétarienne consciente et déterminée ne se produit souvent que trop tard au moment du plan social ou de la fermeture de l’usine qui réunissait concrètement les travailleurs.

On peut en dire autant du prolétariat immigré : il lui faut une transition pour accéder à la conscience de classe, il doit faire le deuil de l’illusion d’être parvenu à une forme de réussite sociale en intégrant le premier monde. En ce sens, si l’immigration de main d’œuvre est évidemment une arme contre la classe ouvrière et contre le développement du Tiers Monde, le regroupement familial au contraire favorise l’intégration de classe des ouvriers immigrés en banalisant leur condition sociale.

D’après certains calculs (Voir John Smith, L’Impérialisme au XXIème siècle, New York, 2016) les prolétaires immigrés représenteraient environ 10 ou 12 % du total de la classe dans les pays d’Occident, ce qui signifie à peu près le double si on y compte les enfants d'immigrés actifs. C’est beaucoup trop pour les négliger et c’est trop peu pour en faire le sujet politique central.

Les plus jeunes, immigrés ou autochtones, ne vont pas se reconnaître spontanément comme prolétaires, car cette prise de conscience est une remise en cause de l’image de soi dans l’univers moral formaté par les valeurs capitalistes, qui sont fort bien relayées par le rap commercial qu’ils écoutent presque tous.

La condition prolétarienne n’apparaît vraiment clairement à ceux qui ont la malchance de la partager qu’au moment où ils perdent le travail qui la fonde. S’il n’y a pas d’organisation politique populaire pour la défendre et l’illustrer.

Une organisation prolétarienne, ça va sans dire mais mieux en le disant, doit être accueillante pour les prolétaires et communiquer avec ceux qui ne sont pas organisés.

Sur le lieu de travail et dans les quartiers, dans les cages d’escalier et sur les marchés, à l’occasion des manifestations culturelles et sportives, elle doit prendre la parole et diffuser ses documents, rédigés et illustrés en style concis, clair, et attrayant, mais sans vulgarité ni démagogie (et en évitant l'écriture inclusive, marqueur bourgeois), elle doit aussi écouter les doléances (comme en 1789) et s’en servir pour nourrir sa propre propagande ; cette littérature politique aura deux inspirateurs : les concepts de la théorie marxiste originale, et les ouvriers eux-mêmes. Ce sont les attentes concrètes des classes populaires qui avant tout doivent conditionner la propagande diffusée dans leur direction, non de manière superficielle et verbale, mais intégrées dès leur conception.

Elle doit aussi toujours avoir un but : conduire à une initiative utile, à une action, populariser un exemple, et cette action ne doit pas se limiter à un discours aux fins électorales.

Autrefois, dans des conditions historiques différentes et non reproductibles, le Parti communiste français dans ce qu’il avait de meilleur se rapprochait de cette organisation.

GQ, 8 avril 2021, relu le 4 juin 202