S. D. : Le Planning familial est très inquiet pour la poursuite de ses activités. Le weekend dernier, notre conseil d’administration a décidé d’appeler à voter pour le Nouveau Front populaire dans les urnes. C’est rare, même si nous avions déjà appelé à voter contre l’extrême droite ou pour un candidat par le passé. Cette fois, c’est pour un projet. C’est une question de survie.
Depuis
cette annonce, nous recevons énormément de menaces et le
cyberharcèlement que nous subissons sur les réseaux sociaux a augmenté
en intensité. Les partisans du RN appellent à bloquer nos financements.
Ils font
beaucoup de désinformation en prétendant, par exemple, que nous n’avons
pas le droit d’appeler à voter pour un projet lorsqu’on est une
association financée par des subventions publiques, ce qui est faux. Ou
que nous prônons l’excision, ce qui évidemment est tout aussi faux. Nous sommes traitées de « wokistes » et d’antisémites.
Le 17 juin dernier, le président du RN Jordan Bardella a publié sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle il s’adresse aux « femmes de France » en leur demandant de voter pour lui. Comment avez-vous réagi ?
S. D. :
On aurait préféré que ce soit le Nouveau Front populaire qui fasse une
vidéo ! Jordan Bardella est intelligent politiquement. Il a compris que
l’électorat féminin existe et doit être conquis. En 2019, 15 % des votantes avaient opté pour le RN. Aujourd’hui, c’est 32 %.
On peut faire l’hypothèse que cette progression chez les femmes se
nourrit de la détérioration des services publics, comme l’école
notamment.
Face à
cela, nous attendons une réaction de la gauche : quand va-t-elle
s’adresser aux femmes et affirmer haut et fort qu’elle défend leurs
droits ? En Pologne, c’est le vote des femmes qui a permis d’en finir avec le PiS
[parti nationaliste et ultraconservateur, NDLR] aux dernières élections
législatives, en octobre : elles ont voté à 57 % pour le camp
démocrate, et à 36 % pour le PiS.
Dans
cette vidéo, Jordan Bardella cite plusieurs mesures favorables aux
droits des femmes, comme « des avancées sur l’endométriose », « la prise
en charge des traitements liés au cancer du sein », etc. Que
répondez-vous ?
S. D. :
Là encore, Jordan Bardella se montre très habile. Il reprend le
vocabulaire des féministes, en parlant du « droit à disposer de son
corps ». Il instrumentalise nos luttes, et s’en sert à des fins
xénophobes, pour désigner comme boucs émissaires les étrangers et les
immigrés.
A l’entendre, ce serait presque grâce à Marine Le Pen que le droit à l’avortement a été constitutionnalisé ! Or
le parti n’a pas donné de consigne de vote sur ce texte. Pourquoi ?
Parce que ce n’est pas un sujet pour lui. La moitié des députés RN se
sont abstenus ou ont voté contre.
Par
ailleurs, les prises de position qu’il affiche dans cette vidéo sont
très consensuelles : personne n’est pour une mauvaise prise en charge de
l’endométriose ou des traitements liés au cancer du sein. Il ne dit en
revanche rien des sujets que portent les associations féministes, tels
que les moyens alloués aux droits sexuels et reproductifs ou l’accès à
l’avortement. L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle
ou les droits des personnes LGBTQIA+ sont tout aussi absents de son
discours.
De plus, le RN aborde les droits des femmes selon un axe bien particulier : il n’est question que des « femmes de France ».
Les violences sexistes et sexuelles ne sont traitées que par le prisme
sécuritaire, avec beaucoup de désinformation autour de l’idée que les
femmes seraient violées par des personnes migrantes. Or, on le sait, les violences, notamment les viols et tentatives de viols, sont d’abord le fait de l’entourage proche.
Le parti ne risque pas de sitôt de changer de logiciel pour une raison simple : il veut des bébés blancs. Il
promeut donc en réalité une politique familialiste et nataliste, qui
assigne les femmes blanches à la maison et à la reproduction, et exclut
autant que possible les autres des aides sociales.
Lorsqu’il est au pouvoir, que vote le RN ?
S. D. :
C’est effectivement une autre façon de prendre la mesure de la
désinformation orchestrée par ce parti, sur les droits des femmes comme
sur le reste. Que ce soit au Parlement français ou au Parlement
européen, le RN a constamment démontré qu’il ne défendait pas les droits
des femmes, comme l’a rappelé la Fédération nationale des centres
d’information sur les droits des femmes et des familles dans un fil sur X.
Sur
l’avortement, outre les abstentions et votes contre la
constitutionnalisation de l’IVG en France, les eurodéputés RN se sont
opposés à une résolution visant à condamner l’interdiction quasi-totale
de l’avortement en Pologne en 2020.
A l’Assemblée nationale, les députés RN présents (2 sur 8) ont aussi voté contre l’allongement du délai de l’avortement de 12 à 14 semaines d’aménorrhée en février 2022, et contre l’extension de la PMA aux couples lesbiens et aux femmes seules en 2021.
La même
année, au Parlement européen, les eurodéputés RN ont voté contre un
salaire minimum européen fondé sur un « niveau de vie décent » pour
chaque Etat membre, une mesure qui aurait concerné en majorité des
femmes, surreprésentées dans les bas et très bas salaires. En 2023, ils
se sont abstenus sur la directive européenne sur la transparence et
l’égalité des rémunérations entre femmes et hommes pour un travail de
valeur égale.
En 2018, 5
des 6 députés RN se sont abstenus lors du vote de la loi Schiappa sur la
lutte contre les violences sexuelles et sexistes. En 2019, les
eurodéputés RN ont voté contre l’adoption par le Parlement européen de
la Convention d’Istanbul sur la prévention de la lutte contre la
violence à l’égard des femmes et la violence domestique. En 2021, ils
ont voté contre une résolution prévoyant des formations contre le
harcèlement sexuel dans les institutions de l’Union européenne. Et l’on
pourrait continuer ainsi longtemps.
Il
se peut que le RN, au soir du 7 juillet, ne dispose que d’une majorité
relative, selon les projections actuelles. Cela changerait-il quelque
chose ?
S. D. :
Même avec une majorité relative, il y a de quoi s’inquiéter
sérieusement. Avec 200 parlementaires RN plus les députés LR, eux aussi
opposés aux droits des femmes et des minorités de genre, la situation
serait extrêmement compliquée. La nouvelle Assemblée pourrait par
exemple reprendre la proposition de loi adoptée fin mai sur les mineurs trans qui, dans l’ancienne Assemblée, n’avait pratiquement aucune chance de passer.
Ce n’est pas parce que nous sommes le pays des Lumières que l’extrême droite française serait particulièrement éclairée : dans
tous les pays où elle est arrivée au pouvoir, l’extrême droite s’est
attaquée aux droits sexuels et reproductifs, à la contraception, la
contraception d’urgence et l’avortement, en menant une politique
nataliste. Il n’y a aucune raison de penser que le RN ferait exception.
En Pologne,
la restriction du droit à l’avortement s’est faite en quatre mois. Les
Polonaises ne pensaient pas que cela pourrait se produire. Les
financements des associations féministes ont été coupés et les
militantes, criminalisées, ont été poursuivies en justice.
Si
la constitutionnalisation de l’IVG nous protège contre une telle remise
en cause du droit à l’avortement, il sera en revanche facile de
restreindre son accès en coupant les budgets de la santé, et de
restreindre l’information sur le sujet, en coupant les financements du
Planning familial.
Et puis le
RN au pouvoir, cela signifie le RN dans la rue. On l’a vu juste après
les élections européennes : un homme gay a été passé à tabac par quatre
militants RN dont un a déclaré, en garde à vue : « Vivement dans trois semaines, on pourra casser du pédé autant qu’on veut »
C’est, de façon primordiale, la sécurité physique et tout simplement la vie de millions de personnes qui sont en jeu.