lundi 6 mai 2024

 

AFP

« L’Ukraine d’aujourd’hui n’est pas une démocratie » : entretien avec l’ancien ambassadeur Jack Matlock


Jack Matlock est un témoin privilégié de la diplomatie internationale des dernières décennies. Dans cet entretien passionnant, il répond à Gregor Baszak pour Antiwar sur la situation en Ukraine, les ratés de la politique étasunienne, de l'OTAN et comment interpréter les positions de la Russie. Il explique notamment comment après la fin des années 1990, "le complexe militaro-industriel américain a déployé un effort concerté pour trouver des "concurrents" afin de justifier des budgets de défense énormes et en augmentation (I'A).

Jack F. Matlock, Jr. a été ambassadeur des États-Unis en Union soviétique de 1987 à 1991 et de 1981 à 1983 en Tchécoslovaquie. Il a siégé au Conseil de sécurité nationale sous le président Reagan et a participé à plusieurs sommets sur le contrôle des armements, notamment à Reykjavik en 1986. Au total, il a servi 35 ans dans le service diplomatique américain, de 1956 à 1991. De 1996 à 2001, il a occupé le poste de Professeur George F. Kennan à l’Institute for Advanced Study de Princeton, dans le New Jersey. Il est l’auteur de trois ouvrages : Superpower Illusions (2010), Reagan and Gorbatchev : How the Cold War Ended (2004) et Autopsy of an Empire (1995). Ce qui suit est la transcription d’une conversation tenue le 22 avril 2024. La transcription a été légèrement modifiée pour des raisons de clarté et de longueur.

Monsieur Matlock, le 20 avril, une large majorité bipartite à la Chambre des représentants a approuvé un projet de loi de 95,3 milliards de dollars sur l’aide étrangère. Il envoie 60,8 milliards de dollars à l’Ukraine et le reste à Israël, à Gaza et à Taïwan. Le Congrès a également approuvé d’autres mesures, notamment l’extension de la surveillance sans mandat aux États-Unis. De nombreux membres du Congrès, en particulier des démocrates, agitaient des drapeaux ukrainiens au sein de la Chambre. Qu’est-ce qui vous est passé par la tête quand vous avez vu ces images ?


Je pense qu’ils font une très grosse erreur. Tout d’abord, ces crédits ne proviennent pas du contribuable. Nous devons emprunter de l’argent pour couvrir ces crédits et nous sommes déjà très endettés à l’étranger. La dette nationale dépasse aujourd’hui les 33 000 milliards de dollars et augmente de 2 000 milliards de dollars par an. Comme l’a déclaré le président de la Réserve fédérale, cette situation n’est pas viable.
Maintenant, quel est le but de ces crédits ? Le crédit le plus important a été alloué à l’Ukraine. L’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre dans les termes que les dirigeants ukrainiens ont énoncés. En fait, il ne serait pas dans l’intérêt de l’Ukraine qu’elle récupère tout le territoire que la Russie occupe actuellement. La grande majorité de ces habitants sont russophones, tandis que le gouvernement ukrainien actuel a déclaré que les russophones ne sont pas de vrais Ukrainiens. L’OTAN fait déjà ce qui serait nécessaire si l’Ukraine était membre de l’OTAN. Plus d’armes permettront tout simplement plus de destructions, la plupart en Ukraine même. Plus cette guerre durera, plus la Russie s’emparera de territoires et insistera probablement pour les conserver. Si cela dure plus longtemps, l’Ukraine se révélera être un État difficilement viable, surtout si elle continue à se définir comme anti-russe, son principal voisin et un pays auquel ses régions orientales et méridionales ont appartenu pendant plusieurs siècles.
Or, dans le cas de l’aide militaire à Israël, nous continuons à verser de l’argent et des armes alors qu’Israël est presque certainement en train de commettre un génocide. Il s’agit d’une question grave, et même si notre président a condamné de nombreuses actions d’Israël, même si Israël ne fait pas ce qu’il suggère, il continue à l’armer.
Quant à l’aide à Taïwan, le renforcement de la présence militaire américaine sur place risque d’inciter les Chinois à tenter d’absorber Taïwan par des moyens militaires. Les États-Unis ne devraient pas revenir sur la politique définie par le président Nixon lorsque les États-Unis ont reconnu la République populaire de Chine. Taïwan a une économie remarquablement bonne qui survivrait difficilement à une attaque de la Chine. Mais si la Chine décidait de l’envahir, ce serait une folie pour les États-Unis d’entrer en guerre avec elle. Une telle guerre pourrait facilement devenir nucléaire.


Je suis sûr que vous connaissez le travail d’Elbridge Colby. Il est un grand partisan de ce qu’il appelle une « stratégie du déni », qui consiste essentiellement à contenir la Chine, à l’empêcher, par l’intermédiaire de Taïwan, d’étendre sa puissance aux chaînes d’îles de la mer de Chine méridionale. Il affirme que c’est dans l’intérêt de la sécurité nationale des Etats-Unis, que c’est là que l’Amérique doit investir. Que répondez-vous à cela ?

Je ne pense pas que ces arguments aient du sens. Nous disons que notre marine doit dominer la mer de Chine méridionale. Comment réagirions-nous si les Chinois, les Russes ou n’importe quel autre pays disaient : « Nous devons dominer les Caraïbes » ? Comment nous sentirions-nous si les Chinois survoleraient régulièrement la frontière pour recueillir des renseignements ? Nous le faisons autour des leurs. Je n’adhère pas à l’argument selon lequel les États-Unis ont l’obligation de dominer les mers du monde. Bien sûr, nous voulons qu’ils soient ouvertes au commerce, et c’est aussi dans l’intérêt de la Chine.
Je pense que la militarisation des relations avec la Chine est une énorme erreur. Au cours des 30 dernières années, le gouvernement chinois a probablement amélioré la vie d’un plus grand nombre de personnes plus rapidement que n’importe quel autre gouvernement dans l’histoire. Le PIB chinois est égal ou supérieur au PIB américain. Certains y voient une menace, mais ce n’est pas mon cas. La Chine compte quatre fois plus d’habitants que les États-Unis. Alors pourquoi son PIB ne serait-il pas au moins quatre fois supérieur au nôtre ? L’idée que les États-Unis doivent être les premiers dans tous les domaines et que tout pays dont l’économie croît plus vite est une menace est tout simplement fausse.


Dans les deux questions suivantes, j’ai voulu remonter le cours de l’histoire. En 1997, vous avez cosigné une lettre ouverte rédigée par 50 personnalités du monde de la politique étrangère américaine, qui qualifiaient l’expansion de l’OTAN vers l’Est d'”erreur politique aux proportions historiques”. La lettre affirmait également que l’expansion de l’OTAN “renforcerait l’opposition non démocratique” en Russie, “diminuerait la sécurité des alliés et fragiliserait la stabilité européenne”. Récoltons-nous aujourd’hui ce que nous avons semé à l’époque ?


Oui, c’est le cas. J’étais fermement opposé à l’élargissement de l’OTAN à partir du nombre de membres qu’elle comptait en 1991. J’ai assisté à plusieurs réunions au cours desquelles les dirigeants américains, mais aussi britanniques et allemands, ont assuré à Gorbatchev et au ministre des Affaires étrangères de l’époque, Chevardnadze, que si l’Allemagne de l’Est était autorisée à rejoindre l’Allemagne de l’Ouest et que l’Allemagne unie restait dans l’OTAN, celle-ci ne s’étendrait pas plus à l’Est. En fait, comme le secrétaire d’État Baker l’a déclaré à plusieurs reprises, l’OTAN ne s’élargirait “pas d’un pouce”.

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