Nul doute que Zemmour eût préféré
s’appeler Dupont ou Martin. Mais voilà il se nomme Eric Zemmour et quand
on porte un tel nom, on s’abstient de donner des leçons de francité à
une invitée prénommée Hapsatou.
Avec ma tête de juif
errant et mon nom à faire rougir une carpe farcie, en toute logique, mes
parents auraient dû me prénommer Schlomo, Mordechai ou Jacob. Par
crainte que l’histoire ne bégaye, ils ont préféré nous affubler, mon
frère et moi, de prénoms assez passe-partout pour ne point éveiller les
toujours possibles soupçons.
C’était là une attitude assez commune chez les familles juives
européennes qui toutes portaient en elle les traumatismes de la
déportation. On ne tenait pas à attirer l’attention et, en cas de
malheur, avec ces prénoms neutres au possible, on pourrait peut-être
échapper à la prochaine rafle.
Peut-être que les parents de Zemmour en firent de même : au lieu que
leur dernier-né ne s’appelle Samuel ou Nathan, ils le prénommèrent Eric.
Il est vrai que d’aller dans la vie en portant le nom d’Isaac Zemmour
peut s’avérer être, dans certains cas, une véritable source
d’emmerdements.
Déjà que le seul vocable de Zemmour porte en lui des sonorités qui
sentent bon le couscous à l’agneau, les cigarettes au miel ou les
sandwichs au thon baignés à l’huile d’olive. Rajoutez-y un prénom aux
consonances un tantinet hébraïques et vous êtes bon pour finir
commercial auprès d’un fabricant de harissa. Ou doublure de Roger Hanin
dans un film d’Alexandre Arcady.
Nul doute que Zemmour eût préféré s’appeler Dupont ou Martin. Eric
Martin. Qui sait si à cette heure-ci, avec un patronyme pareil, il ne
serait pas déjà rédacteur en chef au Figaro Magazine. Ou président de
l’Assemblée nationale. Ou encore, chef de rayon chez Leroy Merlin.
Seulement voilà, Zemmour s’appelle Zemmour, Zemmour est aussi juif
que Sagalovitsch peut l’être –chacun dans son style– et cet héritage,
s’il ne protège pas, hélas, de la connerie, impose qu’on ne puisse pas
venir fanfaronner à la télé pour vilipender une invitée qui aurait le
malheur de se trimballer avec un prénom qui ne sente pas bon les volcans
d’Auvergne.
Qu’un Français bon teint eût tenu de telles paroles, c’eût déjà été de trop mais qu’un schnorrer
[1]
comme Zemmour qui doit être autant gaulois que Rika Zaraï et Popeck
réunis, en vienne ainsi à donner des leçons de francité, c’est non
seulement risible, grotesque et absurde mais c’est en plus une sorte de
crachat que Zemmour s’adresse à lui-même.
Que croit-il donc ce petit éditorialiste –je l’ai croisé un jour, il
m’arrive à peine à la taille, moi qui dépasse à peine le
mètre-soixante-dix– qui s’en va déposer chaque jour de la semaine, ici
et là, sa petite chronique pleine de fiel et de ressentiment ?
Qu’à force de rouler des pelles à toutes les Mariannes de l’Hexagone,
de s’époumoner à chanter l’inaltérable gloire du coq français, de
louer, la voix tremblante, la beauté inoubliable du Ballon d’Alsace
ainsi que le goût de la cuisine picarde, de dénoncer l’immigrant, voleur
de richesses, sous toutes ses formes, d’apparaître comme le parfait
zélote de l’identité française en péril, il va finir par faire oublier
cette tâche originelle dont son nom est le parfait étendard ?
Quand un juif commence à se comporter de la sorte, quand il entend
inscrire ses pas dans la communauté nationale au point d’oublier d’où il
vient, quand il passe son temps à célébrer à outrance les charmes d’un
pays où, quoi qu’il fasse, il sera toujours considéré comme un étranger,
lorsqu’il en rajoute des tonnes afin de mieux convaincre le Gaulois de
souche de sa parfaite allégeance à la nation française, c’est que ce
juif-là est soi fou, soit sot. Soit les deux à la fois.
Être raciste et juif est une aberration métaphysique. Quand on porte
dans son nom, quand on charrie dans son sang, dans sa chair même, les
magnificences et les blessures d’un peuple qui aura connu, tout au long
de son histoire, les pogroms et les bûchers, le sang des déportations et
l’arbitraire de l’exil, la mise au rebut et l’enfermement au sein de
ghettos insalubres, la constante stigmatisation et la vindicte de
nations égarées dans l’enfer du nationalisme, on ne vient pas à la
télévision dire à une invitée qui porte le joli prénom d’Hapsatou :
« Votre
mère a eu tort de vous appeler ainsi. Elle aurait dû prendre un prénom
du calendrier et vous appeler Corinne par exemple, ça vous irait très
bien... C’est votre prénom qui est une insulte à la France. La France
n’est pas une terre vierge. C’est une terre avec une histoire, avec un
passé. Et les prénoms incarnent l’histoire de la France. »
D’ordinaire, rien n’excuse une pareille infamie mais quand elle émane
d’un juif, elle se teinte d’une telle irréalité qu’on ne sait plus si
on doit en rire ou en pleurer. Tu n’as donc toujours pas compris mon
petit Zemmour que le jour où tes idées viendraient à devenir celles de
la majorité ambiante, le jour où tes glorieux camarades prendront le
pouvoir, le jour où tes amis du Rassemblement National et autres
groupuscules identitaires plastronneront à la tête de l’État et rêveront
à une France enfin blanche et catholique, tout Zemmour que tu as été,
tout servile que tu te seras montré, tout « frankaoui » que tu auras
essayé d’apparaître, tu seras le premier à dégager et à monter dans un
convoi pour Drancy, Pithiviers, Struhof, toutes ces aimables
destinations où, naguère, des sbires versés dans la même fureur
nationaliste que la tienne envoyèrent à la douzaine de pauvres petits
juifs comme toi ?
Tu penses vraiment qu’à force de te vautrer dans ces fanges du
nationalisme le plus fielleux qu’il soit, à rêver de Clovis, de
Charlemagne et de Mireille Mathieu, à effeuiller avec amour et ferveur
les pages de l’histoire de France, ton nom, tes origines, ton
appartenance religieuse finiront pas disparaître au profit d’une
identité franco-française qui malgré tout tes efforts, tes courbettes,
tes révérences, ne sera jamais la tienne ? Jamais.
Zemmour, tu es un cancre de l’Histoire.
Et le dernier des Juifs.