vendredi 2 septembre 2022

 

L'URSS et ses contradictions, ou aurait-elle survécu si elle avait été dotée d'institutions pluralistes?

31 Août 2022 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Théorie immédiate, #Russie, #Europe de l'Est, #Chine, #Corée, #Cuba, #Viet-Nam, #classe ouvrière, #Front historique, #Mille raisons de regretter l'URSS

Station Komskomolskaya, Moscou : rien n'est trop beau pour la classe ouvrière

Station Komskomolskaya, Moscou : rien n'est trop beau pour la classe ouvrière

Tous ceux qui espèrent que l’humanité va poursuivre sa route vers le progrès et s’orienter vers le socialisme sont interpelés par l’échec des pays socialistes au XXème siècle qui a laissé le monde dans une profonde dépression, morale et psychique.

Souvent on s’en tire par une pirouette : ces pays, ces régimes n’auraient pas été vraiment socialistes. D’autres pensent qu’il faut abandonner la perspective du socialisme pour sauter à pied joints dans le communisme. Je ne discuterai pas ces points de vue, qui ne sont pas sérieux.

Donc les pays socialistes étaient vraiment socialistes, et ils ont disparus, sauf deux : République Populaire Démocratique Corée et Cuba qui manifestent une incontestable résilience, mais dont l’avenir est toujours menacé. La Chine, le Viet-Nam, et le Laos, peut être aussi le Bélarus sont revenus à l’économie de marché, et ont réintroduit le capitalisme, mais sans lui laisser les clés du pouvoir politique. Plusieurs pays latino-américains et africains ont une politique sociale de redistribution avancée qui fait penser au socialisme, qui provoque l’ire de la bourgeoisie mondiale et l'hystérie de sa presse, mais qui ne s’attaque pas assez directement à la propriété privée des moyens de production pour qu'on puisse les rattacher au socialisme [constat de 2015, à nuancer en 2022]. Et aujourd’hui, plus important encore que les grands moyens de production, les médias de masse. D'où leurs difficultés présentes.

Mais globalement il nous reste en tenant compte de ces expériences présentes et passées (dont certaines étaient en fait assez réussies pour produire le bonheur le plus répandu, si on en croit les regrets formulés à cet égard en Europe de l’Est et en ex URSS) à proposer un schéma du socialisme de l’avenir (2.0, ou XXI, peu importe le slogan), qui ne se fracasse pas sur les mêmes écueils.

Toute la question est de savoir si le socialisme à succombé davantage à ses contradictions internes ou à la pression extérieure. Selon le cas le diagnostic est tout à fait différent. Si le socialisme a succombé à ses défaillances internes, il faut les localiser et prévoir une organisation politique nouvelle capable de les neutraliser ou de les inverser en faveur du processus.

La principale contradiction interne du socialisme a été la production d’un groupe social spécifique, distinct des reliquats de la bourgeoisie antérieure à la révolution, et intéressé au retour au capitalisme, groupe qui proliférait dans l’intelligentsia et dans la bureaucratie (qui sont les deux faces, coté jardin, coté cour, de la même réalité sociologique) et qui était essentiellement composé de cadres espérant égaler le niveau de vie et le statut social de leurs homologues en pays capitalistes. Il y avait certainement dans le monde socialiste de première génération un défaut dans la culture diffusée par l'éducation de masse, et dans le système de formation, de désignation et de rotation des cadres, que les autorités tentaient par accès à l'époque stalinienne de corriger par une répression souvent aveugle, disproportionnée ou erratique. L'idéologie spécifique de ce groupe, conservatrice et idéaliste, avait triomphé en URSS dès les années 1970 comme le montre bien la production culturelle de l'époque, dissidente ou officielle. Il suffit pour cela de comparer l'adaptation cinématographique fleuve de Guerre et Paix, réalisée dans les années 1960, bien moins progressiste que le roman de Tolstoï.

Si le socialisme a été victime des pressions extérieures, il faut réfléchir à la nature de ces pressions et imaginer des défenses d'un nouveau genre, tenant compte de l'évolution de la stratégie politico-militaire mondiale. Il est indéniable que les puissances impérialistes ont mené une politique de fond, économique, militaire, et communicationnelle, pour son éradication, et qu'il a été continuellement sur la défensive sur ces trois terrains.

Lorsque les facteurs internes et externes se sont unifiés, la partie était jouée.

Mais avant tout il ne faut pas faire fausse route. Qu’on l’appelle ainsi ou autrement, "hégémonie" par exemple à la manière de Gramsci, le socialisme est le système économique et social géré par la dictature du prolétariat. Le point crucial est donc dans la conscience prolétarienne. Si la classe ouvrière ( au sens large) ne sent plus cet État comme le sien, la partie est perdue.

Ce qui a caractérisé l’image finalement négative du socialisme réel entrepris dans les pays socialistes, c’est l’idée abondamment ressassée par la propagande bourgeoise-occidentale qu’il s’agissait d'une dictature de parti unique, interdisant l’expression des opinions d’opposition, défendue par un appareil policier, n’hésitant pas à soumettre la société à une surveillance de masse et à recourir à la dénonciation. Dans ces conditions l’idée la plus répandue pour dépasser la contradiction du socialisme a été de proposer le fameux « socialisme à visage humain » suivant le slogan de Dubcek, leader du soi-disant Printemps de Prague de 1968. Un socialisme pluraliste, sans répression, sans surveillance, libertaire à l’instar de mai 68 (ou tout simplement de l’Angleterre des swinging sixties). Marx Engels Lénine et John Lennon.

Je pense que cette possibilité n'existait pas, et que ce socialisme imaginaire était destiné à le rester. C'est ce qu'avaient montré dès 1956 les événements de Hongrie, où contrairement à la légende gauchiste la libéralisation ouvrit en grand la brèche pour les lynchages fascistes, et le Chili en 1973 où le respect des règles de la démocratie formelle désarma le peuple ; un socialisme sans police, sans surveillance des activités contrerévolutionnaires, et qui se remet en jeu de lui-même candidement dans l’alternance électorale n’a pas d’avenir, tant que les métropoles principales du capitalisme ne sont pas tombées. N’oublions pas que le choix du socialisme est à long terme, qu’il n’est pas réversible sans massacre social, et que son rythme de maturation centenaire n’est pas celui des vagues de l’opinion.

Il faut prendre conscience de ce fait têtu : dans un pays socialiste, où il n’y a pas de forces économiques séparées qui revendiqueraient le pouvoir sur l’ensemble de la société, il ne peut pas y avoir de parti d'opposition au sens historique du terme : le parti d’opposition, celui des « dissidents », s’appuie uniquement sur l’extérieur : l'émigration, l'impérialisme, la CIA ou aujourd'hui les "ONG" de Soros et compagnie, et quelque soit son influence sur les foules et sa capacité de nuisance il ne "représente " littéralement rien d'autre que ceux qui le financent.

Le socialisme devra se défendre tant qu’existera l’Empire des multinationales, et c’est la culture de la conscience qui permettra que le parti unique du prolétariat et l’action des services de sécurité soient approuvés et soutenus par le peuple et non ressentis comme une chape de plomb ; dans les deux cas où le socialisme a subsisté, en Corée et à Cuba, ce soutien populaire provient du caractère évident, immédiat et existentiel de la menace impérialiste sur le pays tout entier. A Cuba les CDR n’ont pas suscité de rejet équivalent à d’autres institutions de contrôle social, dans d'autres pays; sans doute parce que ce quadrillage s’enracine dans une volonté populaire et publique de défendre la population contre les agressions impérialistes évidentes pour tous, et non dans le souci d’un socialisme dynamique mais minoritaire de tenir en respect un peuple indifférent ou hostile en grande partie, comme en RDA, dans l’Allemagne post-nazie.

A quoi sert le pluralisme politique bourgeois actuel ? Il n’est en aucun cas producteur de conscience ou de quelconque qualité de "gouvernance". On frémit à l’idée de ce que ferait la Chine gouvernée par des politiciens comparables aux politiciens européens ou américains. Mais d’une part il permet de recruter des dirigeants politiques en canalisant la compétition des ambitieux, et les ambitieux existent et sont nécessaires partout, d’autre part il permet de repérer les opposants, de les isoler ou de les acheter, dans un monde où les médias efficaces sont contrôlés par la bourgeoisie.

La question est de savoir si nous sommes gouvernés par la puissance brute du capital qui achète ses séides, ou si nous sommes gouvernés par la conscience collective à laquelle nous participons ; si nous sommes des esclaves ou non. Mais s'il pouvait échapper à la séduction impérialiste, un certain jeu de pluralisme politique en pays socialiste pourrait servir précisément à dénoncer le parti renaissant du retour au capitalisme qui grandit comme un parasite à l’intérieur du parti révolutionnaire, sans avoir à en venir à l’exterminer, avec beaucoup de bavures, comme en URSS en 1936 (la trahison massive des cadres soviétiques en 1985-1991 permet de comprendre a posteriori sinon la méthode au moins la logique des épurations du parti dans le contexte de la menace hitlérienne, puis au commencement de la Guerre Froide).

Sous le socialisme l’individu est sans doute frustré de bien des désirs matériels immédiats mais il est en réalité beaucoup plus libre que sous l’influence de la marchandise, car sa personnalité n’est pas rongée de l’intérieur par la réification marchande, elle n’est pas le jouet des calculs constants du marketing pour le faire courir après les miroirs aux alouettes élaborés par les multinationales. Mais il ne le sait pas, ou plutôt la plupart des intellectuels soviétiques par inertie idéologique bourgeoise ont utilisé cette liberté pour une rêverie réactionnaire qui les a fait tomber tout crus dans les filets de l’impérialisme. L’image du socialisme comme bagne spirituel est sortie de la féconde imagination littéraire de l’intelligentsia bourgeoise opprimée dans ses rêves de grandeur par le prolétariat, et ces pays étaient loin d’être un bagne pour les travailleurs. Mais les intellectuels organiques de la bourgeoisie ont su façonner l’histoire à leur manière, et rendre le type de liberté dont on jouit sous le capitalisme (celle d’acheter des marchandises avariées tant qu'on a de l’argent) la seule imaginable.

L’individu bourgeois est élevé dans l’illusion messianique de son destin exceptionnel. Il estime que sa liberté se trouve en tout ce qui facilite cette illusion, et il se rebelle si on l’empêche de la poursuivre. Les classes populaires ne sont pas composées de ce type d’individu projeté hors de soi dans un rôle et pour lequel le bien n’a de sens que s’il est un bien de vanité, de gloriole et d’ostentation. Le socialisme permet le vrai développement de l’individualité de tous, et des prolétaires avant tout, dont le désir sous-jacent au bourrage de crâne marketing n’est pas d’écraser les autres prolétaires mais de participer à la grande coopération créatrice. C’est par la discussion collective, éclairée par le parti qu'il a lui même créé que le prolétariat accède petit à petit à la conscience sociale, qui est supérieure à la conscience romanesque aliénée, à la Madame Bovary, qui occupe la tête des étudiants et des cadres bourgeois, d'extrême droite ou d'extrême gauche, libéraux ou conservateurs, mondialistes ou chauvins.

Le prolétariat dans la Bible est voué éternellement à couper le bois et à porter l’eau. Jusqu’à la Révolution il reste l’humble instrument de l’ambition et du confort des classes cultivées. Seul le socialisme permet au coupeur de bois et au porteur d’eau qui a tout créé de l’humanité de vivre humainement. Les expériences socialistes ne peuvent être jugées qu'à l'aune de la totalité du temps historique.

Dans un premier temps cette libération se produit au détriment de la production car le prolétariat affranchi a tendance à se partager la plus-value, ou à cesser de la produire. Mais après l’étape d’adaptation, la classe exploitée deviendra comme le pensait Marx la nouvelle force productive inépuisable et gratuite, car elle décidera elle-même de l’emploi de la plus-value pour le bien commun de l’humanité. Le stakhanoviste qui est la figure de l’histoire révolutionnaire la moins comprise et la plus haïe du gauchiste petit-bourgeois préfigure pourtant cette mutation du prolétariat en classe créative.

Mais il doit en chemin se défaire des mythes existentiels et du roman parasitaire de la bourgeoisie et des classes moyennes (esclaves qui se croient libres, exploités qui se prennent pour des bourgeois). Il faut simplement lui donner le temps de son auto éducation pour se passer des exploiteurs, et c’est son parti qui peut lui donner ce temps critique.

GQ, 22 septembre 2015, relu en août 2022

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